OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Un photographe à contre-temps http://owni.fr/2011/06/24/un-photographe-a-contre-temps-les-hommes-grenier-bertrand-meunier/ http://owni.fr/2011/06/24/un-photographe-a-contre-temps-les-hommes-grenier-bertrand-meunier/#comments Fri, 24 Jun 2011 13:55:00 +0000 Ophelia Noor et Pierre Alonso http://owni.fr/?p=68379

Cage d'escalier pour accéder à l'appartement où vivent 10 locataires, la plupart âgés ou malades. Hong Kong. Chine. 03/2010. ©Bertrand Meunier - Tendance Floue

C’est l’histoire de deux cultures qui se rencontrent. Pas la culture occidentale et la culture chinoise. Non, la culture du documentaire au long cours qui se frotte aux contraintes du webdocumentaire. Cette histoire, Les hommes grenier du photographe Bertrand Meunier et du journaliste Michaël Sztanke, nous la raconte.

Au départ : “une interrogation sur l’urbanisme en Chine et en Asie, et les violences faites à l’homme dans sa façon de vivre”, rappelle Bertrand Meunier. Lui qui a déjà réalisé de nombreux reportages photo en Chine découvre le sujet du futur webdocumentaire dans un article de presse. À Hong Kong, des hommes et des femmes vivent dans des cages.

Dans certains immeubles, les gens vivent sur des lits superposés. Avant, les lits étaient fermés par des grillages, d’où “les homme cage”. Maintenant les grilles ont disparu, mais pas les dortoirs. On parle d’hommes grenier… Ces hommes qu’on exploite et qu’on cache.

Pendant plus de deux mois, 5.000 "chemises rouges" ont occupé le coeur de Bangkok pour réclamer la démission du gouvernement. Le fosse s'est creuse entre les masses rurales et populaires des environs de la capitale et les élites de Bangkok. Entre le 13 mai et le 19 mai, les affrontements entre les militaires et les manifestants ont été d'une grande violence. 89 morts et 1900 blessés. Bangkok. Thaïlande. 05/2010.

Le sujet est là. Il s’inscrit dans un projet plus large pour Bertrand Meunier : travailler sur quatre villes asiatiques – Hong Kong, Tokyo, Bangkok, Shanghaï – pour en faire apparaître une cinquième, synthèse des quatre mégalopoles, synonyme de centres commerciaux et épreuve de modes de vie et de consommation communs.

Pour traiter le sujet, Bertrand Meunier s’associe à un journaliste français, Michäel Sztanke, ancien correspondant de RFI en Chine qui travaille aujourd’hui pour Baozi Production. Ils montent le projet en réponse à un appel d’offre de la boîte de production Narrative. Une opportunité de commencer une série, et de s’initier au webdocumentaire. Michaël Sztanke filme. Bertrand Meunier photographie, en argentique. Sept jours sur place, de longues discussions avec les habitants par l’intermédiaire d’un guide, tout en maintenant une présence discrète.

C’est difficile de se faire accepter dans l’intimité des personnes qu’on rencontre. Nous avons passé beaucoup de temps avec eux, nous avons énormément discuté. Dans certains cas, un locataire est chargé de ramasser le loyer des autres. Il paie son loyer comme ça, en travaillant pour le propriétaire. Eux n’aiment pas les journalistes.

Vue d'une partie du quartier de Sham Shui Po ou l'on trouve ces nombreux logements a louer: "maisons cages" ou "maisons-greniers" à 150 euros par mois. Hong Kong. Chine. 09/2009. ©Bertrand Meunier - Tendance Floue

Le webdocumentaire est une plongée dans cet environnement exigu. Plus que donner de l’information, Bertrand Meunier voulait faire “entrer le lecteur dans un univers”, le laisser plusieurs minutes face aux photographies, sans musique ni voix off. Un choix artistique difficilement compatible avec la forme actuelle du webdocumentaire selon lui, une ambition liée à son parcours professionnel. Issu du cinéma, il n’est devenu photographe professionnel que tardivement.

Je suis fasciné par le documentaire de Wang Bing À l’Ouest des rails. Il dure neuf heures. Il ne se passe rien mais c’est la qualité de ce documentaire, filmé en caméra à l’épaule. Le spectateur est mis en face du déclin industriel chinois et en prend plein la gueule.

Face aux questions de l’interactivité posées par les différentes formes du webdocumentaire, Bertrand Meunier préfère l’association du son et de la photographie où, selon lui, les choix artistiques et le propos des auteurs ne sont pas aliénés à la technologie. “Je m’interroge sur cette notion d’interactivité avec cette abondance d’information proposée au spectateur. La technologie du webdocumentaire interrompt le fil du récit”. Bertrand Meunier admet également être un inconditionnel de l’argentique : “J’aime le négatif, faire des tirages et toucher le papier. C’est un plaisir. Et je trouve que le rendu est magnifique.”

Quartier de Minowa au nord de la capitale. Un restaurant karaoké pour ouvriers. Ce quartier est connu pour accueillir la population la plus démunie de la ville. Les gens sont sans emploi ou travaillent comme ouvriers dans les chantiers. Tokyo. Japon. 06/2010. ©Bertrand Meunier - Tendance Floue

Dans ses futurs projets : un voyage subjectif en France, en son et en images, avant de revenir vers la Chine. Le travail en France a commencé en 2009 à Sète, prolongé dans les marais de la Somme, à Uzerche, et bientôt dans les Landes et l’Alsace.

J’ai envie de parler de mon pays. C’est un voyage subjectif en France, avec une narration précise. Ça s’appellera Dépaysement.

Inspiré par les photographies de Josef Koudelka sur l’exil, vingt ans de travail, et de Robert Frank sur Les Américains, deux ans à parcourir son pays, il espère que son travail sur la France aboutira en 2014. De l’engagement du documentariste, c’est la patience, la minutie et la lenteur que Bertrand Meunier aime plus que tout, dans une époque qu’il trouve si rapide.


Le documentaire Les hommes grenier sera projeté au festival des Nuits Photographiques ce vendredi 24 juin 2011. Rendez-vous à partir de 20h00 au Parc des Buttes Chaumont.

Photos ©Bertrand Meunier/Tendance Floue, tous droits réservés

Vous pouvez consulter les photos de Bertrand Meunier et des photographes du collectif Tendance Floue

Télécharger le programme des nuits photographiques
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100 millions de mineurs http://owni.fr/2011/06/03/100-millions-de-mineurs/ http://owni.fr/2011/06/03/100-millions-de-mineurs/#comments Fri, 03 Jun 2011 08:28:10 +0000 Ophelia Noor et Pierre Alonso http://owni.fr/?p=65260 Les membres du collectif Argos seront présents vendredi 3 juin au festival les nuits photographiques, en accès libre au parc des buttes Chaumont pour une projection en plein air de leur webdocumentaire Cuatro Horas, sur une mine coopérative au Chili. Owni est partenaire des nuits photographiques et vous fera découvrir tout au long du mois de juin, une des oeuvres projetées.

Quelle est l’origine de vos reportages sur les mines ? L’avez-vous conçu comme le projet sur les réfugiés climatiques ?

Guillaume Collanges : Je travaillais sur l’industrie et j’avais fait un reportage sur la fermeture des usines de charbon en 2003. Je viens moi-même du Nord, une région minière. La découverte en 2003 a été un choc. La mine est un univers compliqué : d’un côté, elles ont une très mauvaise image, ont la réputation de détruire l’environnement et les hommes ; d’un autre côté, les mineurs sont extrêmement fiers et regrettaient tous que la mine ferme, malgré la dégradation de leur état de santé. C’est l’amour-haine cet environnement ! En bas, il y a une solidarité qui transgresse les questions sociales, le racisme. Les chantiers sont énormes ! L’économie de la France s’est basée sur le charbon. Les mineurs ont connu une heure de gloire passée à laquelle ils se réfèrent encore. Ils étaient souvent immigrés et très pauvres, mais la mine a servi d’ascenseur social. Leur métier était très difficile mais ils avaient un logement, les salaires ont augmenté, ils ont pu payer des études à leurs enfants. Ces grosses industries ont mauvaise image mais elles ont fait vivre des milliers de personnes.

Sébastien Daycard-Heid : En 2007, Guillaume et moi avons fait un reportage sur la piraterie minière. Ce sujet en Afrique du Sud a été difficile à faire et assez marquant. Il s’agissait de mineurs illégaux qui travaillaient clandestinement dans les mines, y restant parfois plusieurs mois. Ils étaient en compétition avec les entreprises qui se partageaient la même mine, non sans heurts. Deux mondes coexistent : les entreprises minières qui sont là depuis plus de cinquante ans mais dont les retombées économiques sont trop faibles pour la population locale, et la piraterie minière qui se développe et entre en compétition frontale voire armée contre les entreprises et l’État. Au début, les illégaux étaient des Sud-Africains, puis ils ont prospéré et ont commencé à faire venir des clandestins étrangers. On s’est rendu compte qu’il y avait énormément d’illégaux dans les mines à travers le monde et qu’il y avait matière à faire une série transversale.

100 millions de personnes travaillent dans des mines !

Quels seront les prochains sujets ? Comment allez-vous les traiter sur la forme ?

Cédric Faimali : Notre approche de la question est transversale. Nous traitons plusieurs cas différents dans plusieurs pays, avec plusieurs médias : photo et texte, mais aussi vidéo et son de façon systématique. Le but est de constituer une matière première exploitable sous de multiples formes qui permet d’avoir une diffusion multi-support, une vitrine et des revenus pendant le projet. En Colombie, nous avons auto-financé notre reportage parce qu’il lançait la série et était surtout destiné à la presse. L’Afrique du Sud a été produit par GEO et Scientifilms en télé pour ARTE REPORTAGES. Le reportage au Pérou a été vendu à la presse et en webdoc. Le produit fini sera un livre et une exposition. Peut-être un webdoc en suivant un fil conducteur transversal.

Collectif Argos/Picture Tank © tous droits réservés Cédric Faimali

Guillaume Collanges : Pour la Lorraine, nous avions fait un webdoc avant l’heure en 2004, un diaporama sonore. Notre premier reportage en Afrique du Sud raconte l’histoire du pays et son fonctionnement actuel : les mineurs sont un peu mieux payés mais les accidents sont très courant : les migrants sont en tête de taille, le poste le plus dangereux.

Sébastien Daycard-Heid : Les prochains reportages seront sur les communautés de mineurs en Ukraine et aux États-Unis. Aux États-Unis les mineurs américains reprennent la tradition de recherche de l’or. Nous partirons sur les traces d’une longue littérature de reportage écrite par Jack London, Blaise Cendrars ou Cizia Zykë dans un autre genre. Côté photo, la référence est bien sûr Sebastiao Salgado qui a travaillé sur la Serra Pelada dans les années 1980. Ce qui nous intéresse, c’est de revisiter cette thématique 30 ans ou plus après, avec les changements liés à la mondialisation.

La filière minière raconte donc une histoire de la mondialisation ?

Sébastien Daycard-Heid : Les mines ont engendré des villes, du commerce et San Francisco illustre bien que du développement peut naitre de cela. Aujourd’hui, la plupart des villes minières sont des villes fantômes en puissance. Les mines sont des trappes à pauvreté. Ce ne sont plus des paysans comme à la Serra Pelada, mais parfois des médecins, des fonctionnaires, ceux qui ne trouvent pas leur place dans les villes. L’intérêt de l’approche transversale, contrairement à une approche plus classique qui consiste à suivre une filière de l’extraction à la consommation, est de montrer une condition humaine partagée et un problème lié au développement minier en général. Il ne concerne pas que quelques mineurs isolés mais des millions de personnes.

En creux apparaissent les politiques de développement des États et le rôle du consommateur.

L’exemple du panneau solaire est assez significatif : c’est un produit lié au développement durable, mais sa production nécessite du lithium dont l’origine est parfois très incertaine.

Sébastien Daycard-Heid : Le problème n’est pas le métal en lui-même mais les modes de productions et la logique de marché. On n’est pas sorti de la logique uniquement mercantile des conquistadors : captation de la ressource, concentration et vente. À aucun moment, on ne s’interroge sur l’origine du métal. Les métaux sont au cœur du fonctionnement de la bourse qui s’est bâtie dessus et donc par ricochet du système économique mondial. En revanche, les logiques de marché peuvent changer pour obliger les compagnies minières à reverser des revenus aux populations locales par exemple. Les progrès techniques permettent aussi d’améliorer la problématique environnementale. Après le mercure et le cyanure, la technique traditionnelle de la gravitation revient en utilisant des machines, donc en restant dans un processus traditionnel.

Collectif Argos/Picture Tank © tous droits réservés Guillaume Collanges

Quels sont les modèles de production alternatifs pour les mines ?

Cédric Faimali : Le sujet des mines n’est absolument pas manichéen, il faut absolument se débarrasser de ce préjugé pour le comprendre. D’où l’intérêt de travailler en série pour souligner les nuances. A Cuatro Horas, les mineurs illégaux ont développé le travail en coopérative et se sont battus pour racheter leur mine. Mais l’individualisme est en train de reprendre le dessus avec le plafonnement économique de la mine, aucune filière de marché intègre cet or.

Sébastien Daycard-Heid : Le label or équitable certifié Max Havelaar existe en Grande-Bretagne depuis le 14 février. On est au début de la reconnaissance de ce label. Pour l’or, il faut assurer la traçabilité des métaux et l’existence d’une filière séparée. De plus en plus de joailliers entrent en contact avec des affineurs qui cherchent eux-mêmes des filières de production équitables. Max Havelaar a justement cette fonction d’expertise de certification. En France, la situation est très différente : le marché n’est pas composé d’artisans mais d’industriels du luxe. Même si la filière est embryonnaire, l’idée de traçabilité rentre dans les habitudes y compris pour l’or.

Une filière équitable pour l’or pourrait émerger ?

Guillaume Collanges : Pour la filière équitable, le prix très élevé de l’or est un avantage. De petites productions ou coopératives peuvent devenir des projets pilotes. A contrario, si une filière équitable de l’or apparaît, les interrogations sur les filières non-équitables vont se multiplier : est-ce de l’or sale ? Pas forcément, bien sûr, mais la question sera posée.

Cédric Faimali : Le commerce équitable enclenche une dynamique vertueuse même sans représenter 70 ou 80 % du marché. De toute façon, il suppose un lien direct entre producteur et consommateur ce qui paraît difficile à réaliser pour le cuivre.

Quelles sont les conditions de travail des mineurs illégaux ?

Sébastien Daycard-Heid : La clandestinité entraîne les plus mauvaises pratiques, même pour les mineurs qui arrivent avec les meilleures intentions. Ils peuvent mourir d’un incendie au fond de la mine, d’une rixe parce qu’ils ont trop picolé. Quand les mineurs remontent après quelques semaines ou même une nuit, ils dépensent une grande partie de leur salaire en alcool ou autre. En Afrique du Sud, tous les illégaux étaient jeunes. Les chefs avaient 30-35 ans parce qu’ils ont besoin d’avoir une excellente condition physique. Pendant une semaine au fond, ils ne mangent que des barres énergisantes.

Collectif Argos/Picture Tank © tous droits réservés Cédric Faimali

Des ONG font-elles de la prévention ?

Sébastien Daycard-Heid : Les ONG sont très peu présentes dans les régions minières. Elles pourraient pourtant aider réformer les modes de production en faisant de la prévention sur les risques sanitaires et environnementaux. Le sous-sol appartient aux Etats, contrairement aux terres agricoles qui appartiennent aux cultivateurs. Les activités des ONG, surtout internationales, sont trop perçues comme des ingérences alors qu’il y a urgence. Les ONG locales ont peu de moyens. La réglementation internationale en est à ses balbutiements après le scandale des diamants du sang. En juillet dernier, la loi Dodd-Frank sur la finance votée aux États-Unis ont contraint les entreprises américaines côtées en bourse à certifier la provenance des métaux qu’elles utilisent. L’objectif est de mettre fin à la guerre au Congo qui se nourrit des ressources minières.

Cédric Faimali : L’or sert aussi à blanchir l’argent de la drogue. En Colombie notamment, certains investisseurs achètent des mines au-dessus de leur valeur. En plus, l’or est déjà une monnaie : échangeable et substituable. On peut facilement payer des armes, financer des milices, corrompre des fonctionnaires. C’est une économie grise, informelle. Idem avec le coltan par exemple. Améliorer la traçabilité permet de sortir de ces logiques.


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Photographies du Collectif Argos/Picture Tank © tous droits réservés Guillaume Collanges et Cédric Faimali

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